MICHELINE MERIZZI BRAULT ET JULIE BELLEFEUILLE RACONTENT MÉMOIRE DU QUARTIER HARWOOD
juil
05
2022
MICHELINE MERIZZI BRAULT ET JULIE BELLEFEUILLE RACONTENT MÉMOIRE DU QUARTIER HARWOOD
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Séparation

Par Natacha Marleau

Avant d’arriver à la salle du Patrimoine où j’ai rendez-vous, je fais « un crochet » par le carré Dorion et la place Dumont. Je me rappelle Patate Serge, Lory Sous-Marin et le restaurant chinois dans cette fourmilière de commerces présentés sur les panneaux. Une fois dans le local de la bibliothèque de Vaudreuil-Dorion, une dame pleine de vitalité me rejoint. Il s’agit de madame Micheline Merizzi Brault, l’instigatrice du projet Mémoire du quartier Harwood. Nous rattrape rapidement Julie Bellefeuille, la directrice du Centre d’archives de Vaudreuil-Soulanges. Leur enthousiasme est palpable.

Le projet a débuté en 2016.  Madame Merizzi Brault est soucieuse de laisser une trace de son Dorion d’enfance (le quartier Harwood actuel). Le secteur est en pleine évolution depuis des décennies, la population vieillit, l’urgence de faire découvrir Harwood aux plus jeunes se fait sentir. « Il ne faudrait pas oublier le quartier Harwood. Mes racines sont là et ça change tellement. C’était urgent d’aller chercher la mémoire des gens », dit-elle d’emblée. Elle communique avec le Service des loisirs et de la culture de la Ville de Vaudreuil-Dorion, qui la met en lien avec le Centre d’archives de Vaudreuil-Soulanges. Et c’est à ce moment qu’avec son expertise, Julie Bellefeuille entre en jeu.

Le travail sur Mémoire du quartier Harwood, pandémie oblige, s’échelonne sur cinq ans. De 2017 à 2019, Julie apportera son soutien à Micheline en reconstituant, notamment, le quartier par une carte dessinée à la main. À partir de février 2017, madame Merizzi Brault s’entretiendra avec une trentaine de citoyens âgés de 40 à 85 ans dans l’objectif de faire connaître les bâtiments disparus. Ces témoignages seront enregistrés et retranscrits. Selon les rencontres, Julie Bellefeuille précise le plan à nouveau. On fouille les archives pour les photographies, on lance des appels à la population, on vérifie les plans de la ville et les cadastres. Ce projet de médiation culturelle est appuyé par la Ville. Celle-ci a déjà dans ses plans de revitaliser le secteur Harwood.

D’abord, le projet est conçu pour devenir une exposition itinérante présentée sur des grands panneaux (ils seront éventuellement exposés au Centre d’archives et dans quatre autres lieux). Puis la Ville propose une exposition permanente. Les cinq panneaux extérieurs qui relatent le quartier de 1950 à 1980 se trouvent à la place Dumont et au carré Dorion. Deux autres suivront : un à l’angle de la route de Lotbinière et du boulevard Harwood et le dernier juste avant l’entrée du pont Galipeault (au parc Sabourin).

Mais qui sont ces deux femmes?

Micheline Merizzi Brault est arrivée dans le Harwood actuel à l’âge de trois ans. Un jour, la maison du 14, rue Saint-Jean-Baptiste se libère. La famille Merizzi avec le grand-père Leroux s’y installent. Elle est la fille de Gilles Merizzi, de 5e génération italienne, comptable chez Vallée automobile, et de Noëlla Leroux.

Les parents de Micheline sont très impliqués dans leur communauté. Ils accueillent aussi des pensionnaires, dont des travailleurs, pendant plusieurs années. Micheline étudie à la « grosse école rouge », puis à l’école Sainte-Trinité. Elle enseignera durant 34 ans à l’école Saint-Jean-Baptiste et à celle de Sainte-Trinité (aujourd’hui, Papillon bleu). Elle s’investit aussi à titre de marguillière, conseillère municipale, présidente du conseil de fabrique de la paroisse Saint-Jean-Baptiste, ainsi que de présidente du comité des citoyens de la bibliothèque municipale.

Julie Bellefeuille, elle, a grandi à Vaudreuil. Passionnée d’histoire, elle s’est jointe au Centre d’archives de Vaudreuil-Soulanges en 2014. D’abord un centre de documentation, l’organisme privé fut agréé en 2000 et de nouveau en 2018 par la BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec). Trois archivistes qui font « un travail de moine » y travaillent à temps plein. Mme Merizzi Brault le reconnaît : « Julie et son équipe, qui ne comptent plus leurs heures, font un travail formidable. »  Le Centre comprend plus de 200 fonds (regroupements de documents, si on veut) qui contiennent la mémoire des citoyens, des familles, des organismes et des petites entreprises de la région. Ils recueillent tout ce qui peut narrer l’histoire : correspondance, facture, contrat, photo, etc. Chacune des informations est traitée, décrite, classée et conservée. Un cartable est disponible pour les chercheurs avec la liste de tous les fonds. En 2016, l’organisme reçoit le prix d’histoire du Gouverneur général pour l’excellence de ses programmes communautaires. En 2019, il est sélectionné parmi les finalistes pour ce même prix dans le cadre du projet Mémoire du quartier Harwood. Et en 2020, le Centre d’archives de Vaudreuil-Soulanges devient finaliste du Prix Patrimoine Culture Montérégie pour la réalisation de l’événement : « Journée de la photo ancienne, Vaudreuil-Soulanges prend la pose ! »

Pour les intéressés, ces « gardiens de la mémoire de notre région » s’installeront cet été au 12 rue Saint-Jean-Baptiste, à Saint-Polycarpe.

Mais parlez-moi du quartier Harwood !

Mme Merizzi Brault raconte : « La ville de Dorion avec ses commerces et ses industries était autosuffisante ». Elle a sa coop, son usine de textile Lady Bird, sa beurrerie, son briqueteur, ses stations de service, sa cordonnerie, sa chapelière, son forgeron, son couvoir (situé où il y a Première Moisson), son magasin de portes en fenêtres Asselin, ses chips la Canadienne, sa pharmacie, son vétérinaire, sa bijouterie, sa compagnie de Taxi, son barbier. La ville a aussi beaucoup de charme avec ses gros arbres (des ormes en partie) et son bras de rivière. Elle me raconte que sa mère, jeune adulte, partait en chaloupe par le bras de la rivière des Outaouais (où il y a le Carré Dorion actuel) pour se rendre au marécage, près de l’église Saint-Jean-Baptiste. Le bras de la rivière fut canalisé. Une fontaine fut installée pour le 75e anniversaire de la Ville où il y a actuellement la pergola.

Selon madame Merizzi Brault, les années d’or de l’actuel quartier Harwood furent 1950-60. C’était avant l’autoroute 20 qui sectionnera la ville en 1965. L’endroit est prisé par les villégiateurs. Les accès sont multiples : deux chemins de fer la traversent, le CN et le CP. L’ancienne autoroute 2 amène les voyageurs qui circulent entre Toronto et Montréal et la jonction de la 17 permet à d’autres d’aller à Ottawa. Ses résidents, tout comme ses voyageurs, aiment sortir au Vaudreuil Inn (chic hôtel resto doté d’une salle de spectacle situé où est le Cora Déjeuner et Le Livrpool Bar). D’autres vont manger au Miss Dorion Diner (un restaurant BBQ avant d’être le bar de danseuses) ou au Bridge restaurant. Il y a l’Hôtel le Ray-Bo-Ro où fêtards et montréalais prennent quartier. Certains arrêtent se chercher des « boules noires » (bonbons à la réglisse) chez mémère Gareau avant de reprendre la route et d’autresse posent une nuit dans une des cabines à Maurice Besner sur le bord de l’eau.

« Les bouchons de circulation à Dorion, ça ne date pas d’hier », me dit madame Merizzi Brault. Son oncle, quand il venait visiter la famille le dimanche, partait vers 21 h, après le Ed Sullivan Show, pour ne pas être pris dans l’embouteillage.

Y a-t-il une nostalgie ? « Mais non ! Nous sommes fières d’avoir fait jaillir la mémoire d’un quartier en évolution ».

Le 15 juin 2022 dernier eut lieu l’inauguration Mémoire du quartier Harwood au Carré Dorion. Évidemment, Julie Bellefeuille et madame Merizzi Brault furent de la fête avec toute la satisfaction du long travail accompli. Autre projet qui attend le quartier Harwood prochainement ? « Oui, un livre est à venir ! », réplique Julie Bellefeuille. En attendant, si vous passez à bicyclette, à pied ou en voiture, près de la place Dumont et du Carré Dorion, les panneaux vous donneront un bel aperçu de la vie du quartier : Harwood, plus jamais je ne t’oublierai.

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