Le silence est dehors
janv
22
2021
Le silence est dehors
mozaik
seperation

par Patrick Richard

Si j’étais un musicien ben populaire et adulé d’un public conquis par mes envolées lyriques, je profiterais de ce début d’année pour lancer un bon vieux microsillon avec un total de 10 chansons, 5 sur le côté A et autant sur le côté B. Mes chansons porteraient des titres évocateurs : Silence sylvestre, Silence automnal, Silence intérieur, Silence sur le bitume, Silence nocturne, Silence diurne, Silence floral, Silence au jardin, Silence social et Silence éternel. Sur chacune des pistes, différents silences enregistrés en silence et évoquant le titre de mes chansons. Par exemple, pour enregistrer Silence nocturne, je sortirais vers trois heures de la nuit pour aller capter une bonne trentaine de minutes du silence extérieur d’une nuit de janvier et de couvre-feu, je ferais un montage des meilleurs extraits, j’éditerais le tout dans mon logiciel, un peu de mixage et voilà ma première chanson de composée. Et je ferais de même pour les neuf autres titres. Plein de silences, en toute circonstance, et endisqués afin de les réécouter en tout temps, en tous lieux.

En ces temps de confinement où tout peut sembler silencieux, j’ai quand même l’impression que nous assistons à une fanfare désaccordée qui abîme les tympans.

À la télé, on entend crier tout un chacun qui s’extasie sans ecstasy sur des insignifiances inintéressantes : le goût de cet aliment cuisiné avec émotion, la vitesse de cette voiture de rêve construite pour les gens passionnés, l’animatrice souriante qui reçoit les mêmes invités qui n’ont rien à dire. Même la télé fermée, on entend un bruit de fond : l’autoroute qui ne dort pas, l’influenceuse pertinente qui parle de son recourbe-cils haut de gamme et de son ti-n’enfant-qui-fait-caca, le chien du voisin, un klaxon au loin, l’alarme poche d’un lave-vaisselle neuf, la notification d’un appareil électronique mal éteint. Le silence, malgré nos confinements, n’a jamais été aussi peu présent, au point où il faut se sauver loin pour l’entendre. Au milieu de nulle part pas de Wi-Fi.

C’est pourquoi j’offrirai bientôt mon nouveau microsillon que je vous inviterai à écouter quand vous ne voudrez plus rien entendre. Avec des écouteurs antibruit sur les oreilles pour être certain de ne rien entendre. Car avouons : nous aurions tellement plus appris en écoutant le silence plutôt que le tapage assourdissant de ce début d’année.

Je vous tiens au courant pour le lancement de mon microsillon.
Sans faire de vague, sans faire de bruit.
En attendant, fermez-vous les yeux, respirez un bon coup et peut-être, je dis bien peut-être, vous en entendrez un extrait.

Autrement, fredonnez cet extrait de Richard Antony qui reprend La voix du silence dans une traduction qui n’a rien à voir avec le texte de Simon et de Garfunkel.

« Les hommes ne voient plus les fleurs
Ils en ont pris des rides au cœur
Ils espèrent qu’en faisant du bruit
Meubler le vide de leur vie
Et même au ton, sans un bruit
En gouttes de rosée
Étouffées
Étouffées comme la voix du silence »

seperation

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