Le Prince russe
oct.
14
2020
Le Prince russe
mozaik
seperation

Par Jean-Noël Bilodeau

Le sous-sol était un vrai labyrinthe. Les murs de ciment étaient peints en jaune. Un jaune étrange, sombre, indéfinissable, plus proche de la moutarde que de l’orpiment, mais si émaillé qu’il parvenait à réfléchir la lumière des faibles ampoules de 15 watts dont les corridors en étaient parcimonieusement équipés. Le plafond bas, voûté, où étaient accrochés de noirs tuyaux émanant d’une chaufferie, dont la carapace d’acier avait l’ossature d’une chaudière d’ancienne locomotive à vapeur, n’avait rien pour rassurer le visiteur.

Nous n’étions pas braves. En peloton serré, au coude à coude, les quelques élèves pensionnaires du Collège Notre-Dame, qui s’y sont retrouvés cette fin de semaine-là, n’en menaient pas large. N’eût été notre curiosité à l’endroit de l’hôte, nous aurions vite fait de retourner aux étages supérieurs. De fait, nous l’avions suivi comme des agneaux dociles lorsqu’il nous a proposé cette visite inattendue de son antre. Car c’est là qu’il vivait, le Prince russe. Dans la cave du Collège.

C’est là qu’on lui avait aménagé une chambre. On y retrouvait un lit de métal étroit, sur lequel était étendue une paillasse recouverte d’un simple drap de laine. L’autre meuble de la pièce était une commode aux tiroirs échancrés, sur lequel le Prince avait rangé des livres écrits dans une langue que nous ne connaissions pas et un petit album de photos. Il n’y avait pas de fenêtres.

Avec sa longue et touffue barbe blanche, ses blouses brodées et ses sabots de bois verni, le personnage ne passait pas inaperçu, mais personne du Collège, ni élève ni enseignant, n’osait vraiment lui adresser la parole. Était-ce la barrière des langues qui les en empêchait? Nul ne saurait dire. Le Prince n’était pas bavard. Et ses apparitions étaient fugaces. À part les sentiers du jardin, il ne fréquentait ni le réfectoire, ni les salles de récréation, ni même le parloir. Il n’avait jamais de visiteurs.

À nos yeux, cet étranger était un personnage de roman. Avec sa grande taille, le géant, sûrement redoutable, devait être le héros d’une épopée mystérieuse. Sa vie était une énigme qui nous faisait rêver. Nous ne comprenions pas pourquoi ce Prince russe occupait, dans notre établissement scolaire, l’humble fonction de jardinier.

Lorsque le frère Guillaume, le surveillant de la salle de récréation, nous annonça que le Prince russe avait accepté l’invitation qu’il lui avait faite de nous rencontrer pour « répondre à nos questions », nous n’étions pas plus d’une dizaine, cet après-midi-là, pour l’accueillir.

À la bibliothèque, les jours précédents, j’avais trouvé un roman de Jules Verne, « Michel Strogoff », qui racontait l’aventure rocambolesque d’un officier russe, qui dut traverser son pays entier, de Moscou à la Sibérie, pour remplir une mission délicate, que lui avait confiée son roi, le tsar Alexandre II. Je l’avais lu d’une traite, m’émouvant au passage de ce fragment du récit où le héros, torturé par les ennemis, perdait la vue et la recouvrait par miracle pour réussir son exploit.

Se pourrait-il que notre jardinier mythique ait été ce fameux Michel Strogoff? Il correspondait parfaitement à la description qu’en avait faite le romancier. À part les pantalons bouffants et les bottes de cuir décrits comme le costume du chevalier du tsar dans le récit de Jules Verne, on pouvait croire que le costume de notre jardinier était apparenté.

Lorsqu’il vit, lors de la visite, que nous reluquions l’album de photos sur la commode, le Prince russe, souriant, nous le tendit en recommandant d’y faire attention. Les clichés n’étaient pas nombreux. Mais on pouvait y reconnaître des familles entières, des grands-parents aux petits-enfants, posant fièrement, en costumes nationaux, devant la caméra. Des visages sérieux, des femmes souriantes, des enfants portant des jouets et même, sur certaines photos, des chiens couchés regardant aussi sérieusement le photographe invisible. Les hommes, eux, portaient tous des pantalons bouffants et de longues bottes de cuir…

« Est-ce que c’est votre famille? », lui a-t-on demandé timidement.

« Oui. C’était ma famille! dit-il dans un français excellent, qui nous a tous surpris. J’étais encore un enfant quand ces photos ont été prises. Ils sont tous morts pendant la Révolution. Je suis le seul survivant. »

Il nous raconta alors comment, jeune homme, il avait combattu comme officier de cavalerie pour le tsar de Russie et s’était vu contraint à l’exil après la victoire des troupes bolchevistes en 1918. Le récit de sa fuite, de ses journées de cavale à travers les steppes enneigées de la Sibérie, de ses blessures dans les embuscades, de la mort de ses compagnons d’armes. C’était comme dans le roman de Jules Verne.

Alors que plusieurs milliers de ses compatriotes s’exilèrent de Russie à la suite de la Révolution bolchévique, il compta parmi ceux qui transitèrent par la France avant d’aboutir quelques années plus tard à Montréal, où ils furent accueillis à bras ouverts par la population québécoise. Ces immigrants avaient un atout : ces « Russes blancs », comme on les appelait, issus des classes bourgeoises et de l’aristocratie tsariste, étaient francophiles et s’intégraient naturellement à la communauté d’ici. Plusieurs d’entre eux se regroupèrent et s’établirent dans le quartier Côte-des-Neiges, là où était situé notre Collège.

L’après-midi avec le Prince russe fut mémorable. Avant de le quitter, j’avais une dernière question qui me brûlait la langue, depuis qu’il nous avait montré ses photos de famille. Combattant ma timidité, je lui ai alors demandé, d’un ton inquisiteur :

« Prince, est-ce que votre vrai nom ne serait pas Michel Strogoff? »

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