Un café, cinq questions : Tina Struthers
juil
08
2020
Un café, cinq questions : Tina Struthers
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Par Patrick Richard

Un café, cinq questions est un lieu de discussion où je prends le temps d’un café pour questionner un artiste de Vaudreuil-Dorion, un citoyen, une femme d’affaires ou un barbu circonspect, sur son rapport à la culture à l’aide de cinq questions pas du tout scientifiques en lien avec l’actualité, avec la vie, avec notre place dans l’univers et surtout, avec rien de tout ça. À la dernière gorgée de café, je demande à mon invité de choisir mon prochain invité.

Aujourd’hui, à la demande de Josiane Farand, je bois un café avec Tina Struthers, artiste originaire de l’Afrique du Sud qui réussit jour après jour à laisser une marque indéniable sur son art et sa communauté.

Qui est-elle?

Elle est née à Cape Town et a emménagé à Vaudreuil-Dorion le 15 août 2011. Avec elle, elle transportait son art, ses idées, son charisme, son talent, ses souvenirs. Elle a appris le français à une vitesse folle afin de s’intégrer à sa nouvelle communauté. Les mentions et les prix ont rapidement commencé à choir sur ses œuvres empreintes d’humanité où les notions d’inclusion, de diversité et d’environnement dominent. Aujourd’hui, elle affronte la plus grande épreuve de sa vie et c’est avec une résilience inspirante et hors du commun qu’elle poursuit sa route inlassablement. C’est un honneur de prendre un café avec cet artiste pour qui l’art représente plus que jamais une force vitale.

 

Existe-t-il une différence entre créer à Cape Town et créer à Vaudreuil-Dorion?

Il y a une grosse différence dans le sens où, quand j’étudiais aux Beaux-Arts à Pretoria, la première chose qui a eu un impact sur moi, c’est la lumière. Il y a une énorme différence entre la lumière en Afrique et la lumière au Québec. Ici, la lumière est très douce, en Afrique du Sud, le soleil est très fort, les couleurs sont complètement différentes naturellement autour de toi. L’autre différence, c’est l’accès aux matériaux. J’ai plus accès à des matériaux divers ici, c’est plus facile à trouver, comme le textile spécialisé. C’est plus limité en Afrique du Sud. C’était aussi très cher, je n’ai pas toujours eu accès à toute cette diversité. Ça ne crée pas une limite, c’est juste une façon différente de penser quand tu fais la création. La différence n’est pas nécessairement une différence de lieux, mais une différence de l’expérience. Plus que je fais de création dans ma vie, plus ça devient un processus naturel, une extension de moi-même. Tu apportes cette mémoire avec toi des objets techniques que tu as utilisés dans le passé. Donc tu ne peux pas vraiment faire de comparaison, le processus est différent, ton expérience a changé. Il y a en même temps l’influence de l’environnement où tu te trouves. Dans chaque lieu, c’est la nature qui nous entoure, le monde qui nous entoure qui nous influencent aussi. C’est un héritage culturel d’un endroit géographie et ton souvenir de ton enfance culturel, tout ça te suit. Tu ne peux pas vraiment le décrocher, c’est lié et tissé ensemble. Tu ne peux pas le mettre dans une boîte et dire en Afrique on crée comme ça et au Québec on crée comme ça, parce que l’un parle avec l’autre, tu es comme une mémoire, ça devient ton lieu.

 

Aladin sort de son vase et vous offre la possibilité d’arrêter le temps à l’âge que vous choisirez d’avoir éternellement. Quel âge choisissez-vous et pourquoi?

J’adore cette question! Je ne suis pas arrivée à l’âge que je veux arrêter encore. Parce que si j’avais déjà dépassé cet âge, il me resterait quoi à vivre? On reste en vie pourquoi? Parce qu’on veut encore vivre l’expérience, créer des choses. C’est une question très pertinente pour moi avec la COVID et avec ma vie personnelle. Oui, j’aimerais revenir à 24 ans et n’avoir aucune ride, mais je n’aurais pas l’expérience de vie que j’ai. J’aimerais dire : en 2017. J’ai eu 40 ans, c’était une magnifique année dans le sens professionnel. Mais j’étais fatiguée tout le temps.  Maintenant, je suis complètement dans une différente place, physiquement, je ne veux pas être où je suis, je préfère être ailleurs, mais j’aime la sagesse, j’aime découvrir la personne que je peux être et je ne pense pas être arrivée à mon peak encore. J’ai besoin de croire qu’il y a de meilleures choses à venir. J’ai un cancer, et si je dis que j’ai déjà vécu mes meilleures années de vie, il me reste quoi pour me battre contre cette maladie? La force que je découvre en moi-même, je savais que j’avais cette force, mais je ne savais pas avec quelle profondeur. Donc j’aimerais voir où ça peut m’amener et j’aimerais m’arrêter à un point où j’ai un peu plus de cheveux que maintenant!


Un talent que vous auriez aimé avoir, mais que vous n’avez pas du tout. 

Jouer du violoncelle. J’adore le violoncelle. Et l’autre, c’est être un artiste de cirque!


Une citation, une chanson, un film et un livre sur une île déserte?

Citation : « I Never Look Back Darling, It Distracts Me From The Now », par Edna ModeI (The Incredibles) et aussi : « Il y a un temps pour travailler et un temps pour aimer, mais il n’y a du temps pour rien d’autre ». (Coco Chanel)

Chanson : Ironic (Alanis Morissette)

Livre : Le deuxième sexe (Simone de Beauvoir) et Raka (poème de l’auteur sud-africain Nicolas Petrus van Wyk Louw), « un poème que je pourrais lire et relire et que j’ai relu à intervalle de 5 ans. C’est une merveille de littérature qui te fait voir le monde différemment chaque fois ».

Film : Green Book de Peter Falley

 

En quoi l’art aide-t-il à vivre?

C’est un service essentiel! Pour moi, je viens de déménager, ça fait deux semaines que je n’ai pas vraiment fait de création et je vois comment je deviens stressée, paniquée, je ne dors pas bien, je ne suis pas capable. Chaque soir, depuis des années, je ne peux pas m’asseoir sans regarder un film avec quelque chose dans les mains. Je suis toujours en train de faire un petit tricot, des parties de mes œuvres, des coutures à la main. C’est comme une médiation pour moi, c’est comme un petit enfant qui suce son pouce avec sa petite couverture, c’est comme un confort, c’est une façon de me calmer, ça me ground. Ça me permet de réfléchir sur des choses qui font mal à réfléchir parfois, sans que ça m’angoisse. C’est comme une bulle dans laquelle tu entres, tu es dans ton monde et tu peux contrôler ce truc que tu es en train de faire. Ça me permet de gérer les autres choses que tu ne peux pas contrôler, ça descend le rythme de ton cœur, le rythme de ta respiration. Ça descend toute l’énergie dans ton corps. Plus que ça, pour moi, l’art a permis l’échange, l’expression, la réflexion, c’est une façon de dire les choses qui sont si profondes que tu ne peux pas trouver les mots. C’est ce type d’émotion que tu dois sortir de ton corps parce qu’il n’y a pas de place pour la garder. Je pense que l’art dans toutes ses formes crée des connexions entre les humains. Ce n’est pas nécessairement important de comprendre le message de l’artiste, mais d’avoir une réflexion. L’art dans la vie quotidienne, c’est l’art qui nous différencie des autres animaux, cette forme d’expression de créer la beauté autour de nous. J’arrête ici parce que sinon, je pourrais continuer pour une autre heure!

Comme prochaine invitée, Tina m’invite à aller boire un café en compagnie de l’artiste Diane Collet.

 

 

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