Suite interrompue – Extraits II
avr.
15
2021
Suite interrompue – Extraits II
mozaik
seperation

Formes brèves par Nane Couzier    

Crédit photo:  Natacha Marleau

La version initiale de cette suite, dont les éléments s’articulent au Calepin d’un flâneur de Félix Leclerc, a été produite en mai 2018 dans le cadre d’une résidence d’artiste à la Maison Félix-Leclerc de Vaudreuil-Dorion. La suite fut exposée en tant qu’épreuve de laboratoire lors d’un dévoilement invitant le public à une lecture promenade le long d’un livre décousu – installation de feuilles volantes sur panneaux.

Extraits II

Mes mauvais jours commencent par une mauvaise nuit suivie d’un incommensurable effort pour m’arracher du lit. Après quoi il faut tenter de respirer à travers le scaphandre qui dès le lever me cloue au plancher, les semelles encore alourdies, le soir, de tout ce que je n’aurai pas accompli durant la journée.

Farandole de la mort pour les feuilles perdues qu’un tourbillon entraine dans une dernière valse.

Le vent a fait du vilain dans la nuit. Il a jeté à bas des nids à peine bâtis, cassé des branches, arraché les embouts de gouttière, renversé les poubelles. Le voilà ce matin qui pousse gentiment les voiliers vers le soleil. D’aucuns diraient que c’est pour se faire pardonner.

Hâve, les cheveux longs et collés le long du visage, « ce fou de Napoléon » arpentait en marmonnant, et toujours à grandes enjambées, les ruelles de la bastide. Fantôme vivant, il adhérait au paysage et son cas n’éveillait le plus souvent, chez les adultes, qu’indifférence, crainte, moquerie, mépris ou compassion. Je me demande encore s’il portait son « vrai nom » ou un surnom issu de sa coupe à la Bonaparte, d’un délire chronique, ou de la caricature qu’on se faisait des fous en France dans les années cinquante – bicorne napoléonien, entonnoir ou casserole sur la tête.

Dieu semble avoir renoncé à redresser le siècle dont nous sommes victimes.

Pour l’auteur du Calepin, pondre est la raison d’être des poules comme des artistes. On ne s’étonnera pas alors de trouver, à l’occasion, sur l’œuvre comme sur l’œuf, des traces de résidus indésirables.

Sors ta langue du vinaigre ! Rentre ta langue ! Tire la langue, pour voir ! Mets ta langue dans ta poche ! Donne ta langue au chat ! T’as perdu ta langue, Ti-Coune ? Chaque soir à table, c’était la même rengaine : Ti-Coune avait la langue bleue, avec une drôle de petite tache blanche au beau milieu, et tous s’employaient à en disposer. Jusqu’au jour où, à force de ravaler larmes et silences, Ti-Coune s’étouffa.

… à suivre

seperation

Autres suggestions

© 2020 Mozaïk / Design et code : Les Manifestes