Seul
nov.
09
2020
Seul
mozaik
seperation

What if god was one of us

Just a stranger on the bus

Tryin’ to make his way home

“One of us” Joan Osborne

Par Jean-Noël Bilodeau

Si nous l’avons créé à notre image, pourquoi l’a-t-on créé tout seul? À ce que je sache, nous, les humains, ne  sommes pas seuls. Ou alors la solitude est un phénomène encore inexploré. Une science inédite. Sur laquelle tout enfant, laissé à lui-même, doit bien s’interroger. Quand elle ne le submerge pas d’émotions. Et qui le marque, sa vie durant. La perte d’un proche en est la première cause. Ce qu’il finit par ressentir dans la douleur. La solitude est douleur. C’est tout au moins la première définition que l’enfant en déduit. Puisque Dieu est seul, il doit souffrir. Les premières leçons du catéchisme, qu’on lui faisait suivre dès les premiers jours du cours élémentaire, prenaient ainsi pour lui un sens définitif. 

Lorsque ma mère adoptive est morte du cancer, j’avais huit ans. Mon père adoptif, Gérard, désemparé, ne se sentait plus capable de continuer sa vie comme avant. Sans Berthe-Alma, il supportait mal la solitude. Il mit sa petite épicerie en vente et réorganisa notre vie.

Je n’en savais rien. Un jour, sans prévenir, il m’annonça que nous allions déménager et qu’il m’avait trouvé une nouvelle école, un « collège », disait-il. Je ne savais pas trop ce que c’était, mais ça ne pouvait être pire que notre nouvelle vie sans Berthe-Alma. 

« Viens avec moi. Si tu l’aimes pas, on ira en voir d’autres.» Sitôt dit, nous partîmes pour visiter la « nouvelle école ». Arrivé au dit collège, Gérard me prit par la main et me fit pénétrer dans le parloir, où un prêtre visiblement nous attendait. Ce dernier, arborant un sourire accueillant, s’approcha de moi et me demanda si je voulais visiter la salle de récréation. J’ai acquiescé timidement et je me suis laissé conduire, en jetant néanmoins un regard inquiet vers mon père, qui ne bougeait pas.

Quelques minutes plus tard, de retour au parloir, j’ai cherché mon père. Il n’était plus là. Je me suis mis à pleurer. Il m’avait abandonné. Le prêtre au regard bienveillant m’a alors informé que mon père était parti avant que je revienne. « Il ne voulait pas te voir pleurer. Et il avait beaucoup de peine lui aussi! »

Mon père avait laissé dans le portique une petite valise, dans laquelle j’ai pu retrouver quelques vêtements et quelques objets auxquels je tenais, une montre reçue en cadeau, une boussole, un canif, mes souvenirs de louveteau, et une photo de Berthe-Alma. Le prêtre prit la valise d’une main et m’entraîna illico vers un immense dortoir où il m’indiqua le petit lit dans lequel je me suis effondré en pleurs. À mon tour, pour la première fois, je me suis senti seul. Abandonné. La solitude obligée. La douleur de l’abandon. Je me suis endormi, cette nuit-là, totalement épuisé, dans un dortoir désert, la veille de la rentrée officielle du retour des écoliers.

« Il n’y a qu’un seul Dieu. » La première phrase du Petit Catéchisme, qu’il fallait apprendre par cœur. Dieu était donc seul. Comme moi. Je me suis réveillé en sursaut. Le bon prêtre était près du lit. « Habille-toi, je t’emmène déjeuner à la cafétéria! », me lança-t-il. Je ne savais ce que c’était une cafétéria, mais j’avais faim. Je l’ai suivi. 

« Tu sais, on est tous les deux pareils, m’avoua le Frère Guillaume, en descendant les marches usées du large escalier de chêne, qui reliait les quatre étages de l’immense collège Notre-Dame. Moi aussi, c’est ma première journée au collège. Et je m’occupe des plus jeunes comme toi. Ça tombe bien. Tu ne seras pas tout seul… »

« Comme Dieu? », lui ai-je demandé ingénument.

« De quoi parles-tu? », me répliqua le bon Frère, le regard perplexe, surpris d’une telle remarque dans la bouche d’un enfant.

« Dans le catéchisme, ai-je ajouté, c’est écrit qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Ça veut dire qu’il est tout seul! »

« Ouais…, m’a-t-il encore répondu, mais sur un ton plus hésitant. J’imagine qu’on veut dire qu’il n’y en a qu’un seul pour que ça nous soit plus facile à comprendre! » 

Les premiers jours d’adaptation à la vie collégiale n’ont pas été faciles. À commencer par le vocabulaire.

Ces premiers jours furent suivis d’autres jours. Différents. Avec de nouveaux amis, les rires ont succédé aux pleurs. Le Frère Guillaume, lui, était sollicité par la marmaille. Je le voyais moins souvent, sauf aux heures de récréation. C’est lui qui organisait les jeux, nous départageait en équipes, consolait les plus malheureux, conscient du choc qu’ils vivaient à des degrés divers. Moi, y compris. On n’échappait pas à des moments de grande tristesse. Il fallait passer au travers. Et même si on n’en parlait pas beaucoup entre nous, l’absence des liens familiaux se faisait sentir. Le soir, au dortoir, on pouvait entendre, sous les draps, des hoquets de sanglots. Ceux de l’abandon. On finissait tous par s’endormir, mais les larmes aux yeux.

Les heures de classe, les temps d’étude, les activités de sport se succédaient à un rythme tel qu’on en oubliait son sort. On apprenait vite, entre nous, que les pleurs ne réglaient pas les problèmes. Qu’ils ne font qu’alarmer les proches. Et ici, il n’y en avait pas. Ils ne pouvaient donc pas nous entendre. Pleurer était inutile. Le dortoir était devenu silencieux.

Les jeudis, c’était congé. La salle de récréation se transformait en gymnase. Le Frère Guillaume y animait chaque fois une partie endiablée de « ballon chasseur », notre jeu favori. À courir pour échapper aux tirs de l’équipe adverse ou, à l’inverse, à tirer à notre tour sur nos adversaires apeurés, nous ne pensions plus à nos bobos.

Mais par malheur, ce jour-là, mon monde chavira. En courant, j’ai brisé ma paire de « running shoes ». Rien à faire, ils étaient si usés que les semelles décollaient toutes seules. Et pas de souliers, fini les joutes sportives, fini le « ballon chasseur ». J’étais à l’envers, effondré. Le Frère Guillaume, n’écoutant que son cœur, a interrompu la partie, m’a pris par les épaules et m’a demandé si je n’en avais pas une autre paire. Et là, les larmes sont revenues. Je lui ai répondu que non. Que mon père avait oublié d’en mettre une autre dans la petite valise, remisée sous le lit du dortoir. Que je ne savais pas où mon père était.

Le Frère Guillaume m’a alors dit qu’il s’en occuperait tout de suite. Qu’il me trouverait bien une autre paire de « running ». Je me demandais seulement comment il m’en trouverait s’il ne trouvait pas mon père!

Quelques jours plus tard, je suis encore triste et le Frère Guillaume n’a pas encore résolu mon problème. Pendant que mes amis jouaient, je demeurais assis dans un coin de la salle lorsque j’ai vu, de loin, le Frère Guillaume accompagné d’un adulte se diriger vers moi.

Quand je l’ai reconnu, je me suis mis à pleurer. C’était mon père, tout souriant, avec une belle paire de nouvelles espadrilles dans les mains. Je me suis jeté dans ses bras. « Je suis venu te les porter parce que je ne savais pas si je t’avais acheté la bonne grandeur », m’a-t-il dit, l’œil narquois.

Je pleurais, mais de joie. Mon père était là, avec moi, et il m’aidait déjà, accroupi, à enfiler mes nouveaux souliers. Je n’étais plus seul. Ma voix était tout enrouée quand je lui ai demandé, au travers des larmes :

« Papa, pourquoi tu m’as abandonné? »

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