La leçon de dessin
févr
17
2021
La leçon de dessin
mozaik
seperation

Par Jean-Noël Bilodeau

Il n’y a pas d’âge pour apprendre. Même à ses propres dépens. Même si mes jambes se dérobaient devant le chevalet. Même si mon fils Mathieu avait choisi, ce samedi-là, de ne pas m’accompagner. Même si j’étais mort de trac.

Pendant que le professeur m’initiait au dessin, je me demandais sérieusement ce qui m’avait poussé à entreprendre une telle démarche. La retraite à peine entamée, tout aurait dû me porter ailleurs qu’ici. Un cours de dessin pour débutant ne faisait pas partie de ma liste des rêves réalisables.

Mieux qu’un concours de circonstances, cette idée nous était alors venue, à mon fils et à moi, de partager des intérêts communs, histoire de passer plus de temps ensemble. Et pour s’engager dans de nouvelles aventures, cette retraite était devenue la condition idéale.

Comme les intérêts communs nécessitent la plupart du temps d’inévitables compromis, j’ai dû me résigner. Pas question d’activité physique, de marche rapide, ni de chasse, encore moins de pêche. De cuisine non plus. Les puzzles et les jeux de société, les parties de cartes et même les échecs ont été rapidement écartés. Partir une entreprise de réparation de tondeuses à gazon, trop compliqué. Faire un jardin, trop chaud l’été. Troquer les cartes de hockey, pas payant. Restait s’asseoir devant la télé ou pitonner à des jeux vidéo. Même l’ennui, on y a pensé. Jusqu’au moment où j’ai eu le malheur de lui faire remarquer qu’il était bon en dessin et que nous pourrions peut-être nous inscrire ensemble à un cours. Je me suis piégé : il a dit oui.

Mais se lever un samedi matin, c’est trop demander à un ado. J’ai eu beau lui crier après, même le menacer de lui préparer son déjeuner, rien à faire. Je me suis retrouvé seul dans le train, en route vers le sacrifice ultime de mon rêve de retraite, inscrit dans une université déserte, mon calepin de dessin et quelques crayons dans un sac en bandoulière, comme le jeune étudiant de cinquante ans que je ne voulais pas être. Intimidé et traqué face à l’inconnu. Et un avenir imprévisible!

Bien intentionné, j’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur. Et, devant le chevalet que l’on m’avait attribué, j’ai ressenti, une fois la gêne écartée, un réel plaisir. Après quelques exercices, je ne me comparais pas encore à Picasso mais je m’efforçais tout de même à reproduire attentivement sur la feuille de dessin quelques éléments d’une « nature morte », que le prof avait étalés au milieu de l’atelier. Je suis devenu très habile en peu de temps à y dessiner des raisins…

La glace était rompue. Après les légumes et les fruits, ce fut le tour des chaises, des tables, des pots de fleurs, des arbres, des maisons, des modèles en atelier. Après quelques semaines, mon calepin était plein de croquis. Ce n’était pas encore Picasso, mais la distance à franchir rétrécissait à pleine vitesse. Du moins à mes yeux.

Quand je revenais de mes cours, je montais à la chambre de mon fils pour lui montrer mes « œuvres ». Il n’était pas disert. Il regardait cependant, me jetant parfois un sourire. Je dois avouer que je ne me sentais pas nécessairement encouragé par son attitude.

« Tu devrais venir, c’est extraordinaire. Tu vois, je ne savais même pas dessiner. Puis maintenant je suis au moins capable de faire ça. C’est sûr que je ne suis pas encore Picasso, mais je m’entraîne », lui disais-je en riant.

Histoire de pousser un peu plus loin mon incitation à le faire bouger, je lui ai alors habilement suggéré de m’accompagner une fin de semaine, au canal Soulanges.

Il s’est fait prier comme d’habitude, mais il est venu. Nous nous sommes rendus au Canal, là où il y a encore les ruines des écluses de l’ancien passage maritime, entre Pointe-des-Cascades et Les Cèdres. Un viaduc à multiples arches, où une flore sauvage s’est épanouie au travers les pierres. Délaissé par tant de saisons, l’ouvrage n’est pas sans charme.

Je m’assois face à ce décor, la tablette sur les genoux. Lui, il s’assoit à l’écart. Au bout d’un certain temps, je lui montre mon esquisse du viaduc. Fier de moi, je lui demande aussitôt ce qu’il en pense.

Il regarde impassible et me remet mon dessin :

–Papa, combien as-tu vu d’arches au viaduc?

–Euh. J’en ai vu quatre!, dis-je en pointant mon dessin.

–Regarde comme il faut, me répond-il.

Cette fois, je regarde le viaduc et, ô stupeur, j’en vois cinq. Il m’en manque une.

–Tu vois, papa, quand tu sauras compter, tu sauras dessiner!

Le « maître » s’est ensuite levé et s’est dignement éloigné, m’abandonnant à mon sort, confondu.

 

Je venais d’avoir ma première vraie leçon de dessin.

 

Jnb 2011

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