Journal d’un confiné : Satin rose
juil
21
2020
Journal d’un confiné : Satin rose
mozaik
seperation

Par Jean-Noël Bilodeau
En 1952, Berthe-Alma, ma mère adoptive, devait se rendre régulièrement à l’hôpital Notre-Dame pour y subir des traitements de radiothérapie. Il n’y avait pas encore d’assurance-maladie et ces traitements coûtaient cher. Mon père adoptif, Gérard, dut alors se résoudre à diviser le logement familial et y prendre des pensionnaires.

J’ai été relogé. Dans la grande chambre des parents. Sur un sofa inconfortable. Je n’avais même pas de garde-robe où me réfugier. Et comme cette chambre était située à l’arrière de la maison, la fenêtre donnant sur un balcon était condamnée, hiver comme été, avec des panneaux de bois pour résister aux intempéries. La tête tournée vers le mur, j’anticipais les cauchemars inévitables de ces nuits trop tôt assombries.

Mais je gardais espoir. Comme tous les enfants de cette époque, j’étais soumis à l’autorité parentale et ne pouvait compter sur aucun privilège d’adulte. Il y avait une autre chambre de notre logement. Inoccupée. La chambre des invités. Je n’avais pas le droit d’y mettre les pieds. Sous aucune considération. Cette chambre, décorée avec soin de rideaux roses, de literie de satin rose et même d’un moelleux tapis… rose, était destinée aux amis, aux parents de passage ou aux cousines gardiennes, que Gérard embauchait pour s’occuper de moi quand Berthe-Alma devait séjourner à l’hôpital.

Je trouvais ça injuste. Moi qui devais me contenter de mon grabat rafistolé pendant que des « étrangers » se prélassaient dans cette chambre défendue. J’en rêvais, ou dois-je dire, j’en cauchemardais tous les soirs.

Puis, un jour, sans crier gare, le destin est venu à mon secours. J’étais revenu, ce jour-là, de l’école, fiévreux, la gorge irritée et enflée. Les symptômes ressemblaient fort à une contagion bactériologique. On appelle le médecin. Il arrive chez nous et, après quelques observations, son diagnostic est formel : j’avais attrapé le paramyxovirus des « oreillons ».

« Je ne sais pas combien d’enfants sont affectés par ce virus-là. C’est une véritable épidémie, presque une pandémie », avoua-t-il.

« Et faites attention, dira le médecin aux occupants du logement, le virus est très contagieux. Si vous l’attrapez, ça peut être grave, surtout pour un adulte. Je vous conseille de garder un mouchoir devant votre bouche et ne pas vous approcher trop près de votre enfant contaminé. Le virus se transmet par la salive », préviendra le médecin en mettant en garde la famille atterrée contre les gouttelettes provenant du nez ou de la gorge de la personne infectée.

« Quant à lui, ajoutera-t-il, en me pointant d’un doigt accusateur, il ne pourra pas aller à l’école avant dix jours. »

Comme c’était une maladie pour laquelle il n’y avait pas de vaccin ni de remède connu, il décréta sur-le-champ mon isolement!

Dans la maison, la panique fut totale. Personne n’osait plus s’approcher de moi. Gérard ne savait où donner de la tête. « Mais qu’est-ce qu’on va faire? On ne peut pas l’isoler, docteur. La maison est trop petite! »

Après quelques longues minutes d’hésitation, c’est Jeannine, la cousine gardienne, qui a alors proposé la solution en consentant, bien malgré elle, à me laisser la chambre « d’invité » qu’elle occupait. Aussitôt dit, aussitôt fait, je me suis retrouvé, en pyjama, dans la chambre interdite, paresseusement glissé entre les draps de satin rose!

La pandémie m’avait permis de réaliser mon rêve.

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