Journal d’un confiné sans confins (3)
mai
25
2020
Journal d’un confiné sans confins (3)
mozaik
seperation

Par Jean-Noël Bilodeau

Le Titanic

Arthur Laroche était charpentier. Le menuisier-charpentier du village de St-Flavien. Il en était également le maire. Arthur était le père de Gérard, mon père adoptif. Lui et sa femme Cordélia étaient donc, par la force des choses, mes grand’parents. Et quand mon père venait visiter ses parents, le grand’père Arthur aimait bien me prendre dans ses bras et me raconter des histoires « à faire peur ». Ce que j’adorais. Encore tout petit, j’avais même le privilège de dormir dans leur chambre dans une bassinette créée par ce grand’père ébéniste, un meuble qu’il descendait chaque fois du grenier pour l’occasion. Le bonheur d’un enfant, dormir à côté du lit de ses grands-parents.

Quelques années plus tard, j’étais devenu trop grand pour dormir dans la fameuse bassinette. Un soir, on décida de me faire coucher dans une chambre à l’étage, une grande chambre avec un grand lit pour moi tout seul. Au lieu de m’enchanter, cette idée me rebuta. À vrai dire, j’étais tout à fait effrayé. Une ampoule électrique de quelques watts éclairait la chambre sans fenêtre et, au-dessus du lit, une large lithographie du Titanic, ce paquebot géant, qui fit naufrage en 1912, dans les eaux de l’Atlantique-Nord, entraînant dans la mort, en quelques heures, plus de 1500 de ses passagers. Une catastrophe qui marqua au fer rouge l’imagination des peuples de ce temps-là. Le navire était, selon les experts, insubmersible.

J’étais trop jeune pour comprendre ce drame. Ce paquebot avait été le tombeau de milliers de personnes, dont plusieurs étaient des enfants comme moi. Une fois couché, je ne voulais plus qu’on éteigne l’ampoule à la faible lueur. Je me voyais sombrer dans le navire. J’avais froid. Je pleurais. Et personne ne venait à mon secours. J’y ai passé la pire nuit de mon enfance. Encore aujourd’hui, je peux vous faire la description de l’immense et maléfique navire océanique. J’ai reçu cette nuit-là ma première vraie leçon d’histoire.

J’ai attendu longtemps avant de comprendre  pourquoi cette chambre dans la maison des grands-parents avait été « décorée » avec cette lithographie, qui, à mes yeux, représentait le summum de la calamité humaine.

Aujourd’hui, je le comprends mieux. Ce Titanic devait être un aide-mémoire. Pour mes grands-parents comme pour tous les gens de cette époque. Les enquêtes ont démontré que ce naufrage, imprévu et impossible, avait un équipage mal préparé pour faire face à une telle catastrophe et qu’il manquait lamentablement d’équipement de sauvetage.

Ce naufrage n’était donc pas une malédiction divine. Plutôt un constat d’échec et de défaillance humaine. D’ailleurs, depuis ce jour, les navires sont obligés de se doter du nombre nécessaire de barques de sauvetage.

Encore aujourd’hui, je frémis à la pensée d’un tel souvenir d’enfance, mais j’ai compris récemment pourquoi mon grand’père tenait tant à cette lithographie : l’une des rares survivantes du naufrage, bien qu’elle n’ait eu aucun lien de parenté avec lui, s’appelait Louise. Louise Laroche. Elle était la fille de Joseph Laroche, un ingénieur haïtien mort dans le même naufrage.

Cette litho était donc plus qu’une image pour mon grand’père. Au-delà de la détresse des victimes, cette filiation improbable lui témoignait du lien mystérieux de la fraternité universelle. Le Titanic en était sa révélation secrète.

 

Une étoile de mer

À la gueule

L’oiseau ne sombre pas

 

Dans l’ondulante géographie

Des naufrages

Son œil fixe le creux du ventre

Inondé de la terre

 

L’aile titubante

Il s’accroche

Aux algues flottantes

Et survole imprudent

Les lourds passés du présent

seperation

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