Journal d’un confiné : Qui si parla italiano
août
05
2020
Journal d’un confiné : Qui si parla italiano
mozaik
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Par Jean-Noël Bilodeau
Notre voisin s’appelait Giuseppe Del Vecchio. On ne le voyait pas souvent. Il travaillait dans la construction. Le dur métier de briqueteur. Des heures à n’en plus finir. Leur petite maison étirait son unique étage entre deux triplex. Les gens appelaient ces maisons des « boîtes d’allumettes ». Elles n’avaient pas de balcons, une devanture à quelques pieds seulement en recul de la rue, alors que les maisons avoisinantes arboraient des escaliers et des rampes en fer forgé, et souvent des galeries où les occupants sortaient, les soirs d’été, leurs chaises berceuses. C’était la coutume ici. On s’interpellait d’une maison à l’autre. Pendant que nous, les enfants, on s’enfuyait dans la ruelle qui délimitait nos « territoires », entre la rue De Gaspé et la rue Casgrain. Au cœur de la Petite Italie.

C’était là, dans cette ruelle, qu’on voyait le plus souvent notre voisin. Les soirs et les fins de semaine, lui et sa femme s’activaient laborieusement à cultiver, dans leur cour arrière, un potager qui occupait tout l’espace. Ils y avaient même installé des treillis, montés sur des planches raboutées, où, dès le printemps, on pouvait voir des plantes grimpantes. Ils avaient divisé leur cour en carrés, où ils faisaient pousser tous les légumes que nos parents, eux, achetaient à l’épicerie du quartier. De lourds plants de tomates voisinaient des salades, des radis, des choux, et d’autres légumes, qu’on ne connaissait pas. Ils appelaient ça des courges. Et les plantes grimpantes, c’étaient des vignes, qui foisonnaient de grappes de raisins rouges et d’autres, presque noirs. Ils pouvaient circuler à travers ces carrés de culture sur des trottoirs de bois. Tous les soirs, ils charriaient de l’eau dans des canisses, qui nous semblaient lourdes parce qu’ils devaient s’y mettre à deux pour les apporter dans la cour. De là, ils arrosaient abondamment les rangées de plantes.

Dans le quartier de la Petite Italie, les nouveaux arrivants, pour la plupart venus des régions paysannes du sud de l’Italie, de Sicile ou de la Calabre ou des Pouilles, vivaient ainsi. Leurs maisons modestes pouvaient loger plusieurs familles et elles avaient toutes, dans l’arrière-cour, des jardins potagers.

« Qui si parla italiano » Ici, on parle italien, pouvait-on lire sur de petits cartons placés au bas des vitrines des commerces de la rue Saint-Zotique. Leur présence était discrète. Les plus âgés ne parlaient pas français, mais les enfants, qui fréquentaient les mêmes écoles que nous, le parlaient parfois mieux que nous. En tout cas, ils ne sacraient jamais, eux.

Mais ils avaient des habitudes différentes. Par exemple, lorsque je me rendais à l’école Philippe-Aubert de Gaspé, en passant par la rue Dante, j’arrêtais tous les matins chercher mon ami Pietro. C’était à mi-chemin de l’école. Les jours d’hiver, j’entrais l’attendre dans leur petit portique, où sa mère me servait un petit verre de grappa, pour « la route » disait-elle. « C’est la coutume chez nous. Un petit remontant pour affronter l’hiver… ».

Même s’ils n’avaient encore adopté nos chaises berçantes et nos balcons en fer forgé, les familles italiennes, les soirs de canicule montréalaise, avançaient des chaises de cuisine aux tubulures chromées, capitonnées de plastique, qu’ils appuyaient sur le mur de leur logement, à même le trottoir. C’était une façon de faire comme tout le monde, sortir placoter…

Et ça fonctionnait. Ma mère, bavarde à souhait, conversait avec force gestes avec les Del Vecchio. Je l’ai même vu aller chercher dans la cuisine l’assiette de carreaux de sucre d’érable qu’elle ne réservait qu’à de rares invités. Et leur en offrir. « Savais-tu qu’y étaient catholiques comme nous autres? », m’a-t-elle un jour dit. Mme Del Vecchio lui rendait aussitôt la pareille, en revenant les bras chargés de légumes frais. « Fresco, lui disait-elle, fresco… »

Quand, le samedi, ma mère m’emmenait avec elle au marché Jean-Talon, où les cultivateurs du nord de la ville vendaient leurs produits, j’étais impressionné par le choix varié qui nous était offert. Il y avait même des chèvres vivantes qui bêlaient de tous leurs poumons, des agneaux, des poules, des coqs. Les légumes et les fruits débordaient des étals. Une cacophonie étourdissante. Des odeurs campagnardes. De la verdure étalée, souveraine. La vraie Nature en pleine ville.

Qui si parla italiano. Tiens, ici aussi. Au marché Jean-Talon, on parlait italien pour accommoder la clientèle du quartier. Et il fallait souvent demander aux fermiers les noms de légumes qui nous étaient inconnus : les courgettes, les aubergines et ces étranges tomates en forme de poires, qu’ils appelaient des « tomates italiennes ».

Aujourd’hui, dans la foulée de la pandémie, je vois surgir dans les arrière-cours de mon quartier, des mini-potagers qui regorgent de légumes et d’herbes fines. Et j’ai compris la raison de cet engouement : il n’y a rien comme la culture de son propre jardin pour faire oublier la solitude et l’ennui qui vient avec.

Mes voisins italiens, déracinés de leur pays, ont fait ce qu’ils devaient faire en arrivant ici : s’enraciner. Si j’ai bêché, composté, semé et arrosé pour que des légumes poussent dans mon arrière-cour, c’était comme eux me l’avaient montré : en reproduisant, dans notre solitude obligée, les gestes de nos ancêtres. S’enraciner, ç’est reprendre contact avec le sol, la terre qui nourrit, cette terre que notre environnement urbain, fait de ciment, d’asphalte et de poteaux de téléphone nous avait étrangement fait oublier.

Qui si parla italiano. Les chaises berceuses et les balcons de fer forgé sont aujourd’hui moins visibles, mais l’idée de parler jardin, de placoter légumes avec nos voisins est revenue à la mode. Tous ensemble. Il n’y plus de mots, ni de langues qui nous séparent quand les jardiniers parlent la langue universelle des potagers!

Mais quand ma mère a su que la mamma de Pietro me faisait ingurgiter une demi-once de grappa sur le chemin de l’école, ce fut une tout autre histoire. Elle me fit jurer de ne plus arrêter chez elle et de refuser « c’t’alcool-là italien », si elle continuait de m’en offrir.

« Y a toujours ben des limites! », disait-elle. Et, pour bien le montrer, quand elle passait devant leur «boîte d’allumettes », elle accélérait le pas, la tête haute, faisant mine de les ignorer.

J’avoue aujourd’hui que j’ai menti à ma mère et que j’ai continué, en cachette, d’apprécier la petite shot de grappa que continuait de m’offrir la mère de Pietro.

J’avais douze ans. Je n’étais plus un enfant! Et j’étais déjà curieux de connaître d’autres cultures que  la mienne, dont cette merveilleuse coutume « italienne» pour résister à la mélancolie et à la rigueur d’un hiver québécois!

Grazie, Giuseppe et Ciao !

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