Journal d’un confiné : Premier amour
juil
27
2020
Journal d’un confiné : Premier amour
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seperation

Par Jean-Noël Bilodeau
Il faisait noir. Trop noir pour être autre chose que la nuit. Mais en hiver, même en début de soirée, c’est comme la nuit noire, alors que le sol, recouvert de neige, nous laisse imaginer un ciel à l’envers, seulement éclairé par des néons blafards. Ceux des shops du quartier Marconi, où la cheftaine du groupe de louveteaux de la paroisse St-Jean-de-la-Croix avait amené ses jeunes troupiers en excursion.

Ce quartier était désert. Sombre et désert. Nous marchions serrés les uns contre les autres. À l’âge de croire encore aux fantômes, aux « Bonhommes Sept Heures » comme on appelait ces spectres invoqués par nos parents qui nous menaçaient de leur venue si nous n’allions pas nous coucher. Nous étions craintifs et crédules. Comme tous les enfants. En parcourant ce quartier, situé à quelques rues de nos demeures, nous étions persuadés que nous en rencontrerions quelques-uns et que ce serait notre fin à tous. Une fin horrible.

Marie, la cheftaine, tenait cependant à nous rassurer. « Ne vous inquiétez pas, nous disait-elle, je suis avec vous et les fantômes n’aiment pas les loups. Et surtout pas la panthère qui protège leurs louveteaux! »

Marie n’était pas une panthère. Mais son surnom de cheftaine, c’était Bagheera : la panthère noire du « Livre de la Jungle » de Kipling. Marie était blonde, avec des taches de rousseur et plutôt petite. Du haut de mes dix ans, j’étais presque aussi grand qu’elle. Ce surnom ne lui convenait pas du tout!

Ce jeu de nuit dans le quartier Marconi consistait à trouver sept indices pour retrouver, comme « le petit poussin » de la légende, notre chemin de retour. En pleine nuit noire, dans des rues mal éclairées.

Heureusement, certains de ces indices avaient été écrits sur des cartons épinglés par on ne sait qui sur les poteaux téléphoniques, là où on trouvait surtout, en plein jour et en temps normal, des annonces de chiens ou de chats perdus. D’ailleurs, on ne sait qui avait placé ces cartons à notre hauteur et nous avions facilement repéré les premiers. De couleur jaune, de la même couleur que nos foulards de troupier, ils  nous apparaissaient comme des indices crédibles. On ne sait qui y avait dessiné des cœurs rouges, comme celui que Marie arborait sur sa chemise kaki de cheftaine. Facile pour des éclaireurs aguerris comme nous. La soirée a rapidement passé. Avec un grand soulagement. Les fantômes ne s’étaient pas manifestés et nous avions vaincu notre peur de la nuit noire.

Quelques semaines plus tard, Bagheera nous a proposé une excursion plus importante, une fin de semaine en dehors de Montréal, où nous devions y passer deux journées entières. La cheftaine avait tout organisé. Les parents devaient fournir des sacs de couchage et des lampes de poche. Sans oublier les souliers de randonnée, les bas de rechange, le chandail de laine, les pyjamas et les brosses à dents. Le tout venait gonfler les sacs à dos que tous, même les plus petits, portaient fièrement en arrivant dans le local, situé dans le sous-sol de l’église paroissiale, sur la rue Saint-Zotique, au coin de la rue Saint-Dominique.

Bagheera avait nolisé un autobus scolaire pour cette grande aventure. Moins d’une heure plus tard, nous étions rendus à destination: Vaudreuil. Nous sommes débarqués, excités, nerveux, dans la cour d’un édifice imposant, le Couvent des Sœurs de Sainte-Anne.

La plupart n’avaient jamais découché. Même moi. En entrant dans le couvent, on nous dirigea vers une grande salle, lambrissée de chêne, au fond de laquelle s’avançait une estrade ornée de lourds plants de fougère. Chacun dut se trouver une place où mettre son sac à dos, y étaler le sac de couchage. En bons louveteaux, « toujours prêts », nous avons vite fait nos devoirs et les jeux succédèrent aux excursions sur la route des Chenaux qui longeait la baie de Vaudreuil, là où demeuraient le Chanoine Groulx et, un peu plus loin, la Troupe des Compagnons de Saint-Laurent. Les hérons y voisinaient les outardes, les tourterelles, les canards. La vie sauvage réservait des surprises aux jeunes citadins. On y a même vu un petit renard s’enfuir à notre vue.

Le soir venu, la cheftaine nous a conviés à une soirée de jeux improvisés, où nos talents de clowns étaient vivement réclamés et applaudis. Elle nous proposa alors un jeu où, les yeux bandés, il nous fallait deviner le nom de celui à qui nous devions dessiner, avec nos mains, les traits du visage.

C’était difficile. Tout le groupe y passa et peu trouvèrent le nom de l’acolyte qui leur avait été désigné, jusqu’à ce que l’on me bande les yeux à mon tour. J’entendis un grand rire puis quelqu’un lança un « Allez-y » sonore. Je m’avançai et, à peine ai-je effleuré la tête de l’acolyte qu’on m’avait désigné, que je compris la raison de ces rires. Avec mes mains, devenues tremblantes, je touchais avec le plus de délicatesse que je pouvais me permettre, le visage de Bagheera elle-même. Je n’osais prononcer son nom. J’étais envoûté. Sa chair était si douce. Mes mains sculptaient ses yeux, frôlaient ses cheveux, parcouraient ses lèvres, entouraient son cou. Quand j’ai prononcé son nom, ce fut le fou rire général. Quand j’ai enlevé le bandeau, ce n’était plus Bagheera que je voyais, mais Marie qui me regardait avec un sourire inoubliable. Ce fut un moment de bonheur absolu. J’étais perdu. J’étais en amour. Mon premier amour!

Cette nuit-là je n’ai pas dormi. Je ne pensais qu’à Marie, à son si doux visage, à ses yeux rieurs, à son sourire irréel, inqualifiable. Le lendemain, nous avons visité le village. Sur la rue Esther-Blondin, qui jouxtait le Couvent, je me suis brusquement arrêté devant une petite maison, au toit rouge, entourée d’arbres magnifiques. Et, prenant Marie à partie, je lui ai alors dit : « C’est dans cette maison-là que j’aimerais vivre, quand je serai grand et que je me marierai! » Elle a dû voir l’espoir dans mes yeux. Mais elle ne me répondit qu’avec un sourire… indéfinissable.

Au moment de se quitter, Marie nous a réunis et nous a annoncé son départ. Elle devait poursuivre ses études à l’Université et ne pouvait plus consacrer de temps à ses chers louveteaux. Mais elle nous souhaita bonne chance et ajouta qu’elle nous aimait beaucoup.

J’étais sous le choc. Mes jambes m’ont trahi. Ça ne pouvait être vrai. Et j’ai alors pleuré comme un bébé. Comme un amoureux éconduit. Bagheera est alors venue vers moi, m’a pris dans ses bras et, tendrement, m’a dit à l’oreille qu’elle ne m’oublierait jamais.

Aujourd’hui j’habite la petite maison rouge de la rue Esther-Blondin et je suis marié. Avec une autre cheftaine…

 

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