Journal d’un confiné : Antigone
août
03
2020
Journal d’un confiné : Antigone
mozaik
seperation

Par Jean-Noël Bilodeau
Les destins de l’homme n’ont rien à voir avec le Théâtre, qui n’est, la plupart du temps, que leur miroir mensonger. Là où ils se dessinent, ni le temps, ni l’espace ne feront en sorte qu’il puisse en reconnaître les signes précurseurs. Ce n’est qu’au crépuscule de sa vie qu’il pourra, s’il en a la chance, réunir tous les éléments pour en comprendre la logique et admirer la parfaite mathématique des éléments dont ils étaient depuis toujours constitués.

Certains voient la vie comme un escalier que l’on monte. Sans savoir où il nous mène. Même s’il ne mène nulle part. Et il y en a même qui sont convaincus que cet escalier les mène au paradis et à la vie éternelle, d’autres que c’est un escalier pour descendre dans les bas-fonds. Puis il y a ceux, plus pragmatiques, qui ne voient pas d’escalier du tout. C’est mon cas.

N’empêche qu’un jour… alors que je regardais, enfant, depuis les fenêtres du dortoir du Collège Notre-Dame, les pèlerins de l’Oratoire Saint-Joseph monter l’immense escalier de 283 marches les conduisant à cette basilique juchée sur le Mont-Royal, je me demandais pourquoi il leur fallait monter toutes ces marches. Le « frère André », portier du Collège et fondateur de ce haut lieu de prières, aurait pu la faire bâtir plus bas, me disais-je.

Je ne comprenais pas pourquoi tant de personnes âgées s’acharnaient à monter à genoux ces centaines de marches éreintantes. « Ils ont la foi », nous disait le Frère Guillaume, le responsable des loisirs du Collège, à qui nous posions la question. « En accomplissant un tel pèlerinage, ils prient pour que St-Joseph leur vienne en aide. D’ailleurs, la crypte est pleine de reliquats, des cannes, des corsets, des béquilles remises par des malades guéris miraculeusement à la suite de leur pèlerinage. »

La réponse  me laissait sceptique. J’ai alors eu l’audace de lui demander de nous y amener au prochain jour de congé. Je voulais à tout prix faire l’escalade du fameux escalier. Pas à genoux, bien sûr, mais si le Frère Guillaume ne s’y était pas opposé, j’aurais bien lancé un défi à mes camarades de la grimper en courant. Et d’être le premier arrivé au faîte, comme Hillary, le vainqueur de l’Everest, que l’exploit du 23 mai 1953 allait rendre célèbre.

Tout en faisant attention de ne pas se faire écraser par l’un des tramways, qui circulaient alors sur le chemin Queen Mary entre le collège et le fameux Oratoire, notre bande de jeunes collégiens, réunis un de ces après-midi-là par l’animateur Guillaume, s’est donc attaquée hardiment à l’escalade de l’œuvre sacrée.

Malgré ses avertissements, le pauvre Frère, empêtré dans sa soutane, n’a jamais pu rattraper ses ouailles, courant à toute allure et enjambant à qui mieux mieux les pèlerins apeurés, forcés de s’écarter de cette tornade qui fonçait sur eux sans crier gare.

Tout en haut, l’esplanade, où nous arrivions, nous permettait de voir la ville jusqu’à la rivière des Prairies. Fascinés par un tel spectacle, mes camarades n’ont pas tout de suite porté attention à l’agitation que je venais d’apercevoir derrière les colonnes de ciment qui supportaient l’immense structure de la Basilique.

Je devais rêver. Je venais de voir des femmes et des hommes, vêtus comme à l’époque romaine, les hommes portant des toges rouges et les femmes de longues robes blanches, déambulant entre les piliers, parfois se parlant à haute voix, ne portant pas attention aux quelques visiteurs qui, intrigués, s’arrêtaient pour observer leurs manèges.

Dès que le Frère Guillaume, à bout de souffle, eut achevé à son tour sa montée sous les acclamations amusées du groupe d’élèves, je l’ai pris par le bras et lui ai désigné l’activité en arrière-plan.

« Qu’est-ce qui se passe ici? », lui ai-je lancé, alors que l’attention du groupe venait de se détourner vers la basilique en chantier.

« Tu veux dire à l’Oratoire? », me répondit-il, visiblement prêt à me réciter la mission de sa communauté…

 

« Non. Je veux que vous nous expliquiez ce que ces gens-là font ici, costumés comme des Romains? »

« Tu veux parler des comédiens qui répètent leur spectacle? »

« Ce sont des comédiens? » J’étais abasourdi. Des comédiens dans cette église, en plein jour!

« Oui. Ils font partie d’une troupe, Les Compagnons de Saint-Laurent, dirigée par le Père Émile Legault, un membre de notre communauté des Pères de Sainte-Croix. Et l’idée de venir jouer cette pièce ici, c’est pour profiter du décor qui n’est pas sans rappeler une ruine romaine. C’est une pièce de théâtre qui se déroule dans l’Antiquité et qui a pour titre Antigone. »

« D’habitude, on ne les voit pas ici, ajouta-t-il : ils pratiquent à Vaudreuil. Quelques-uns des comédiens restent dans une maison des Chenaux[i], qu’un mécène de Montréal, le Dr Léonide (Bobby) Lavigne, leur a achetée. »

J’étais vraiment trop jeune alors pour comprendre que je venais d’ouvrir la porte ou mettre en scène mon Destin. Je reconnais aujourd’hui que ma passion pour le théâtre et son écriture puisse être nées précisément ce jour-là dans ma tête d’enfant, tout en haut d’un certain escalier.

[i] Quant à cette maison de l’Anse, Félix Leclerc, qui faisait alors partie de la troupe, l’a plus tard habitée. Elle est même devenue patrimoine national!

seperation

Autres suggestions

©2019 Mozaïk / Design et code: Les Manifestes