Aunt Jemima
juin
29
2020
Aunt Jemima
mozaik
seperation

Par Jean-Noël Bilodeau

Le matin, le soleil dardait ses premiers rayons sur le côté ouest de la rue Lacordaire. Et le soir, par la force des choses, il jetait ses derniers sur le côté est de la rue. Comme ça, chacun avait sa part : tout le monde était satisfait. Jusqu’à un certain point.

Gérard, épicier de son état, n’entrait plus jamais dans son commerce, situé sur le versant est de l’artère, sans jeter un regard sévère sur l’autre versant, celui où la multinationale « A & P » venait d’inaugurer une épicerie concurrente, avec une vitrine qui reflétait tous les matins un plein soleil aveuglant. Tous les matins, à moins qu’il pleuve.

J’avais six ans. Et, le soir, en revenant de l’école Notre-Dame des Victoires, située à une centaine de mètres de l’épicerie de Gérard Laroche, mon père adoptif, j’allais m’asseoir sur le perron d’entrée du petit commerce, qu’il avait transformé en épicerie-boucherie, après avoir appris, par les cours du soir, le dur métier de boucher.

Sa petite entreprise desservait une clientèle ouvrière, dont plusieurs familles de travailleurs de la « Loco », la grande usine d’assemblage de produits ferroviaires de l’Est de Montréal. D’une paie à l’autre, il leur faisait crédit. Sous le comptoir de la caisse enregistreuse, il gardait ainsi un cahier rempli des sommes consenties généreusement pour nourrir les familles du quartier.

Moi aussi, de mon observatoire bas perché, je pouvais observer le va-et-vient de la clientèle dans l’entrée du commerce concurrent. Je ne comprenais pas pourquoi les clients et les clientes de mon père pénétraient si souvent dans l’autre commerce. Mon père m’avait bien averti de ne pas m’y rendre. « On a chacun son orgueil », me disait-il. J’étais vraiment trop jeune pour comprendre. Je restais assis là, sans bouger. Jusqu’au jour où…

C’était un samedi. Le gérant du « A&P » avait à peine sorti, sur le trottoir face à la devanture, une table et un petit poêle portatif à un rond, qu’une affluence inhabituelle de clientes, tenant leurs enfants par la main, s’agglutinait autour de l’installation.

Je ne pouvais tout voir, mais j’entendis une exclamation de plaisir venant de cette petite foule lorsque la porte de l’épicerie concurrente s’est ouverte pour laisser passer une dame, comme je n’en avais jamais vu, habillée d’une robe à grands motifs jaune et rouge, coiffée d’un turban assorti, et à la peau toute noire. Elle riait et son rire soulevait l’assemblée. Elle s’approcha lentement de la table. Puis, avec de grands gestes, comme une véritable magicienne, elle s’appliqua à cuisiner des crêpes, dont l’odeur

a rapidement franchi la rue Lacordaire, devenue méconnaissable avec cette foule de curieux dont le nombre augmentait sans cesse.

« Auntjemima, auntjemima… ». Le bourdonnement de ces mots, que je ne comprenais pas, s’amplifiait tant que je me suis levé pour aller voir. Mais, à peine avais-je franchi quelques mètres en direction de la cuisinière exotique, que j’ai senti une main lourde m’agripper par le cou et me ramener en arrière. Mon père, car c’était lui, était furieux.

« T’es quand même pas pour aller manger leurs crêpes à ces mau…s-là! Je suis capable de t’en faire des crêpes, moi aussi, si t’en veux! »

Il fallait le comprendre. Gérard venait de vivre son Waterloo. Le concurrent lui avait donné le coup de grâce. Cette « Aunt Jemima » était l’arme ultime, une véritable bombe atomique. Nous étions en 1949. Le souvenir d’Hiroshima et de Nagasaki avait engendré une nouvelle ère. La rue Lacordaire n’avait pas échappé à l’onde fatidique.

Vers cinq heures de l’après-midi, faute de clientèle, Gérard, découragé, s’apprêtait à fermer son épicerie-boucherie lorsqu’il vit, se dirigeant vers lui, portant dans ses bras une assiette, dans laquelle baignaient quelques crêpes, arrosées de sirop d’érable, Aunt Jemima elle-même, resplendissante et souriante comme pas une.

« Monsieur Gérard, on s’excuse pour le trouble qu’on vous a causé, lui dit-elle,  mais faut pas nous en vouloir. Tenez, prenez ça! »

Elle lui tendit l’assiette. Mon père, malgré sa gêne, n’osa pas refuser. Moi, je salivais déjà à l’idée de goûter aux magnifiques crêpes, que Gérard, mon père toujours si généreux, ne manquerait pas de partager avec moi.

Et « Aunt Jemima » retourna, encore plus souriante, chez le concurrent. Je la vis enlever son tablier, sa journée de travail terminée. Mon père, pas mécontent d’avoir fait la connaissance de la cuisinière vedette, oubliant quelques instants ses déboires commerciaux, s’est effectivement attablé avec moi pour manger les fameuses crêpes, non sans me confier, à voix basse :

« Sont bonnes ses crêpes, mais jamais comme celles que je te fais… ».

Ce samedi-là, comme tous les autres jours, les rayons du soleil couchant sont venus lécher la façade de l’épicerie « LAROCHE & FILS », disparue depuis ce jour.

 

 

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