À ouvrir dans 20 000 ans
mai
15
2020
À ouvrir dans 20 000 ans
mozaik
seperation

Par Patrick Richard

Une semaine beige. Le genre de semaine où la vie semble tester notre degré de patience : la piscine qui fuit, l’ordinateur qui décède en faisant de drôles de bruits, les enfants qui courent partout comme une veille de tempête de neige, les bonnes idées qui ne poussent pas, le cerveau en jello, la concentration à zéro, la productivité au ralenti, le printemps qui attend, l’actualité en copier-coller, les réseaux sociaux où il y a plus de réseaux que de sociaux, l’air vicié enfermé pour l’été.

Je ressassais tout ça dans un apitoiement bien senti, focalisé que j’étais sur mon nombril de petit précieux, quand me vint à l’esprit l’homo sapiens au temps des grottes de Lascaux. Une idée, comme ça, attrapée au hasard de 1000 autres pensées éparses. Lascaux, vers – 19 000 dans la vallée de la Vézère en France (quelque part dans le sud-ouest, on garde sa droite en descendant l’A20). Je pensais précisément à ceux qui ont pris le temps de peindre les célèbres murs de ces grottes que l’homme du XXe siècle a largement admirés en abîmant de toutes les façons inimaginables ces fresques de valeur inestimable. Au-delà de ce que ces peintures représentent comme témoignage d’époque, ils nous en disent long sur la représentation du monde de ces homo sapiens, occupés à survivre dans des conditions qui n’ont rien à voir avec une piscine qui fuit dans un monde déboussolé. C’est d’abord le témoignage de gens qui ont pris le précieux temps de créer des associations pour se lier au monde dans un souci de transmission, d’attestation d’un passage. Des milliers de choses ont été dites sur ces œuvres dont celle voulant qu’elle représente la chapelle Sixtine de l’art pariétal, ou encore la Versailles de la préhistoire. Ce qui est mieux, on en convient, que le taudis d’Hochelaga ou encore le dépotoir de la Rivière-aux-Graines sur la Côte-Nord.

Les grottes de Lascaux sont un peu comme notre première représentation artistique du monde même si tant d’autres œuvres ont été créées avant. Je dis notre parce que j’aime bien m’associer ainsi à nos lointains ancêtres 220 siècles avant nous. Mais si peu de témoignages sont restés et ont traversé le temps. Plus de 20 000 ans de conservation jusqu’à ce qu’on mette les pieds là-dedans et qu’on se rend compte, un peu trop tard peut-être, de la précarité des lieux. Aujourd’hui, les grottes sont réservées à quelques scientifiques privilégiés qui ont droit à un total de 200 heures par année pour regarder toutes ces magnifiques représentations d’animaux.

En sortant de ma grotte, je me suis mis à penser : si j’avais à laisser une trace que le temps conservera pour les 20 000 prochaines années, quelle serait-elle? Sachant que notre souvenir va disparaître pas très longtemps après nous, les chances sont minces qu’il y ait quoi que ce soit qui nous survive plus d’un siècle. 20 000 ans? J’irais pour l’art. Un dessin de bonhomme allumette avec un masque sur le visage rond enfoui dans une boîte hermétiquement scellée, enterrée dans ma cour à 20 pieds de profondeur. Même si ma cour existe encore sous forme de portion de terre dans 20 000 ans, qui va trouver ça? Et même s’il le trouve, que va dire l’humain du futur ganté, masqué et robotisé devant mon dessin de bonhomme allumette?

J’en appelle à vous, amis artistes : concoctez les œuvres que nous allons ensevelir dans le parc de la Maison-Valois à l’intention de nos très lointains descendants. À ouvrir dans 20 000 ans. Nous n’aurions qu’à ajouter, après les mots Je suis, le mot « Ici » avec une flèche vers le bas.  Et si on le faisait pour vrai, mais dans 100 ans? Quelle trace laisseriez-vous dans votre boîte? Je vous écoute, amis artistes…

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