LE TRAIN D’ANNE-MARIE
août
24
2021
LE TRAIN D’ANNE-MARIE
mozaik
seperation

par Patrick Richard

C’était un soir vraiment froid de décembre. Un vendredi soir, un vendredi noir. Une de ces journées où la neige craque sous les bottes. Au parc du 405, je courais vers mes rendez-vous avec mes amis artistes. Je dis amis, car les artistes sont mes amis. J’y étais pour aller tourner une dizaine de têtes lumineuses, dont celle d’Anne-Marie. Je n’avais jamais rencontré Anne-Marie, sinon au téléphone lors d’une entrevue marquante qui se serait déroulée en personne, n’eût été la pandémie. Cette rencontre m’avait touché au point où, le soir venu, dans mon cahier, j’avais parlé de résilience, de privilèges et un peu de plongée. Anne-Marie plongeait depuis l’âge de 17 ans. Sa dernière plongée s’était passée en Papouasie-Nouvelle-Guinée dans l’un de ces décors où tout plongeur rêverait un jour de plonger : « Ça fait partie de moi, qu’elle disait. Je suis carencé, j’ai besoin de plonger et je ne peux pas ». Anne-Marie ne pouvait plus plonger en raison d’un cancer rare et d’une maladie auto-immune tout aussi rare au niveau des poumons.

« Deux choses rares en même temps, c’est presque suffisant pour s’acheter un 6/49 », que je lui ai dit pour amortir mon choc. Depuis l’enfance, je fuis les drames par l’humour. Elle a ri. Car Anne-Marie aimait rire. J’en connais beaucoup, à commencer par moi, qui ne souriraient plus s’ils avaient vécu le quart de ce qu’elle a soutenu. Ces deux raretés sont arrivées dans sa vie quatre ans et demi après un grave accident de VTT où elle s’est cassé le dos et paralysée des jambes au point où elle ne devait plus marcher. Pendant un certain temps, elle accompagnait ses amis plongeurs en fauteuil roulant sur le bateau.

C’est à cette époque qu’Anne-Marie s’est mise à peindre. « Fallait que ça sorte », disait-elle. Aux premiers coups de spatule, elle était tout énervée, elle laissait sa trace, elle laissait sa marque.

Face à la mort, Luzon prenait vie.

« Peindre, c’est un besoin d’exister, c’est très égocentrique. Ça m’a fait du bien, j’y ai pris goût, jusqu’à ce que quelqu’un trouve ça beau et veule m’acheter une toile. J’étais très mal à l’aise avec ça : vous voulez acheter une partie de moi? », se rappelait-elle. Ceux qui la connaissent savent qu’elle avait souvent un crayon à la main. En parlant au téléphone, elle dessinait systématiquement un œil. Si la conversation se poursuivait, elle finissait par esquisser un visage. « C’est ce qui me guérit tous les jours. C’est un cadeau de la vie. C’est existentiel! », admettait-elle, au sujet de son art. Il y avait ses toiles, ses magnifiques toiles pleines de vie, de cris et de silence, il y avait aussi la danse qu’elle a longtemps exercée et la photo sous l’eau parce que sous l’eau, « c’est le plus beau des canevas », croyait-elle.

J’écris ici tout ce qu’Anne-Marie m’a légué, un leg qui va bien au-delà de quelques entrevues. Elle était intéressée par l’infiniment petit, par les jeux de lumières et de couleurs. Elle prenait soin des gens, elle adorait l’eau, elle aimait la vie. « Ma vie ne se résume pas en un paragraphe, ça prendrait un livre, je pense! Tout le monde a son livre, nous ne sommes qu’un grain de sable dans l’univers, mon grain de sable serait un méchant livre », illustrait-elle simplement, justement.

Anne-Marie ne devait plus marcher après son accident de VTT. Six mois plus tard, elle faisait du ski nautique parce que, disait-elle, elle a une tête de cochon. Pour tenter de comprendre son cancer qui lui prenait des bouts de vie, elle est allée jusqu’en France rencontrer un spécialiste. Après une importante opération de sept heures, Jacques Belguetti, le médecin, lui a dit qu’il n’avait jamais vu quelqu’un se battre comme elle l’avait fait. En signe de reconnaissance pour lui, elle s’était fait tatouer les initiales JB sur l’immense cicatrice qui lui traversait le corps.

Du grand Anne-Marie.

Quand je l’ai revu quelques mois plus tard pour une autre entrevue, c’était un printemps naissant après ces longs mois d’hiver et de confinement. Anne-Marie n’avait plus la fougue de notre première rencontre. Off the record, elle me disait des mots durs, des mots qu’on ne veut pas entendre : « En ce moment, ça ne va pas bien du tout, ils ne savent plus quoi faire avec moi. La maladie prend trop de place. Une bonne équipe me suit. Mais je suis très résiliente, je vis bien avec la mort. J’ai aussi parlé aux gens de la maison des soins palliatifs. »

Le train a sifflé le 11 août au matin.

C’est ici que je parle du train d’Anne-Marie. Pour mieux apprécier la mort et surtout pour l’apprivoiser, je me suis fait l’image d’un train. Mon père a pris le sien quand j’avais 10 ans. Anne-Marie y est montée quand elle en avait 48. Entre les deux, d’autres l’ont pris, après eux, d’autres encore le prendront. Un jour, je franchirai à mon tour les quelques marches de mon wagon et je me promènerai dans cet espace infini à la recherche des miens.

Je chercherai mon père. Ma grand-mère Jeanne et mes ancêtres. Les grands sages, mes proches et mes amis. Je chercherai aussi une femme qui danse, une femme qui plonge, une femme qui peint.

« C’est un grand luxe dans la vie d’avoir une bonne santé ».

C’est l’une des dernières phrases qu’Anne-Marie m’a dite. Mais au fond de moi, je savais et je sais: nous nous retrouverons. Vous la retrouverez.

Le train arrive parfois en retard – et c’est bien correct comme ça – mais il finit toujours par passer. Et je n’ai jamais entendu dire qu’il n’y avait personne à bord.

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