La WATERMAN
janv
21
2021
La WATERMAN
mozaik
seperation

Par Jean-Noël Bilodeau

Mon père adoptif Gérard était un homme « habile de ses dix doigts ». L’expression le qualifiait bien. Alors que moi, je n’ai jamais été habile des miens. Sauf pour écrire. Quand j’ai terminé mon cours primaire, Gérard m’avait fabriqué un magnifique pupitre, sur lequel il avait posé une vitre et un large buvard vert avec des coins en cuir. Une lampe à néon y ajoutait une note de modernité. J’étais ainsi « équipé » pour entreprendre le secondaire et j’étais fier du travail de mon tuteur.

Dire qu’il l’avait fabriqué pendant « ses temps libres » serait offensant pour sa mémoire. À cette époque, Gérard, malgré ses talents d’ébéniste et sa carrière d’épicier de quartier, était chômeur. Il avait vendu sa petite épicerie et se cherchait un emploi. Un ami lui parla alors d’une « run de lait » à vendre dans le quartier. Sans évaluer plus à fond l’ensemble des conditions, Gérard trouvait là l’opportunité qu’il attendait de travailler et d’être son propre employeur.

La laiterie J.J Joubert, la plus importante entreprise laitière de Montréal, livrait alors le lait à des centaines de domiciles. Une « run » de lait obligeait son chauffeur à se lever à trois heures du matin, à se rendre à la laiterie de la rue Rachel, à emprunter là la petite camionnette blanche, pleine de caisses de bouteilles de lait et de chopines de crèmes, sans compter les livres de beurre et les douzaines d’œufs, vendues par la laiterie. Puis, emprunter les rues qui formaient le territoire de livraison et livrer, de porte à porte, les produits, souvent réclamés tôt le matin, avant même le déjeuner.

Le territoire de Gérard, c’était les immeubles à logements et les maisons des rues Saint-Dominique, Casgrain, De Gaspé, Alma, Drolet, de la paroisse Saint-Jean-de-la-Croix, dans le quartier Rosemont-Petite Patrie.  Elles avaient, pour la plupart, deux et même trois étages. Les locataires, en plus grand nombre que les propriétaires, n’étaient pas riches et le « runner » devait souvent leur faire crédit.

Le samedi matin, il m’amenait avec lui. Ma tâche : monter les pintes de lait dans les deuxièmes et troisièmes étages, que je grimpais en courant après avoir entendu Gérard, inlassablement, me crier : « Fais attention de pas les casser… ».

Quand l’hiver arrivait, la « run » devenait un cauchemar. Sa camionnette bloquait la circulation dans les rues trop étroites. Les escaliers mal déneigés étaient source de chutes, de culbutes, d’acrobaties que Gérard ne prenait aucun plaisir à exécuter. Durant les tempêtes, il s’acharnait à livrer ses pintes de lait pour satisfaire les besoins de sa clientèle. Sans compter les pannes de sa camionnette, de plus en plus fréquentes.

Un jour, il en eut assez et mit la « run » en vente. Il n’avait plus ni le courage ni la capacité de continuer. Il se rendit à la laiterie porter son costume, casquette comprise, de la compagnie J.J. Joubert. Le propriétaire, gentilhomme, lui remit un cadeau de départ : un petit coffret contenant une plume-fontaine WATERMAN. Un produit français de luxe pour cette époque, où de telles plumes avaient révolutionné l’écriture. Quand Gérard est revenu à la maison et a déballé son petit cadeau, j’étais tellement impressionné que je l’ai aussitôt supplié de m’en faire cadeau à son tour.

Gérard, amusé de ma soudaine convoitise, refusa net.

Son refus a soulevé ma colère d’enfant. « Pour toutes les fois que tu m’as fait monter les troisièmes étages pour t’aider avec ta run de lait, que je lui ai lancé, tu devrais au moins me le prêter! »

–À part ça, savais-tu que je veux devenir un écrivain? ai-je ajouté, en pleurnichant de dépit.

« Une plume de même, répondit Gérard, sur un ton décisif, t’en auras une quand tu seras grand. Elle est à moi. Je la garde! Tu veux devenir écrivain? Bon, quand tu seras sûr de ton affaire, si t’as de bonnes notes en français, je vais peut-être changer d’idée! » Et, joignant le geste à la parole, il fit disparaître de ma vue le coffret contenant la fameuse plume-fontaine.

J’étais inconsolable. Je devais continuer d’écrire mes devoirs avec un porte-plume, dont il fallait souvent changer les plumes. Leurs pointes fragiles, une fois enduites d’encre, pouvaient casser et répandre leur liquide sur les buvards laids et impraticables qu’elles souillaient à répétition. Chaque jour, je rêvais de cette fameuse Waterman, à l’embout d’acier incassable, qu’on rechargeait au besoin, en dévissant son bec et en pompant directement l’encre dans l’encrier.

Cette année-là, j’avais quand même gagné le prix de composition française. Et, fier du résultat, j’étais allé le porter à Gérard.

« Tu vois, je ne t’ai pas menti quand je t’ai dit que je voulais être écrivain. Est-ce que tu vas me donner ta Waterman maintenant? », lui ai-je aussitôt demandé, en lui rappelant sa promesse.

Gérard, le regard soucieux, m’a alors répondu qu’il ne pouvait pas me la donner tout de suite, qu’il en avait besoin, mais qu’un jour, peut-être comme cadeau à Noël, il me la donnerait. Il l’avait promis. Je lui faisais confiance.

Et je me cramponnais, jour après jour, à cette seule idée de pouvoir toucher cette merveilleuse invention, d’écrire mes textes sans barbouiller les feuilles de taches d’encre causées par les plumes épointées, et même, peut-être, de montrer cet outil de rêve à mes camarades d’école, qui en baveraient de jalousie.

Malheureusement, ça ne s’est pas réalisé comme je l’aurais souhaité.

Je ne voyais presque plus mon père adoptif, devenu concierge de nuit dans un édifice du centre-ville et il ne me parla plus de sa promesse. Moi, j’attendais Noël, pressentant recevoir ce jour-là le cadeau ultime tant souhaité. Ce qui n’arriva pas. Nos chemins se séparèrent. Je suis entré pensionnaire dans un collège éloigné et j’ai fini par oublier la promesse de Gérard.

Plus de cinquante ans plus tard, Gérard est mort la veille de Noël. Il m’avait légué une malle pleine de souvenirs de mon enfance. Quand je l’ai ouverte, quelle ne fut pas ma surprise : la fameuse plume-fontaine Waterman, encore dans son coffret de velours, était là sous mes yeux, intacte.

Gérard avait tenu sa promesse : c’est le plus beau cadeau de Noël que j’aie jamais reçu!

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